L’IA sur les bancs de l’école : des sommets diplomatiques aux urgences simulées

Lundi dernier, dans les salons feutrés du Lotte Hotel en plein cœur de Séoul, on parlait d’avenir à grande échelle. Choi Eun-ok, vice-ministre sud-coréenne de l’Éducation, y recevait Mohammed Al-Qassim, son homologue émirati. Sur la table : l’intégration de l’intelligence artificielle et du numérique dans l’enseignement. Ce sommet s’inscrit dans le prolongement direct de la déclaration commune signée en novembre 2025 lors de la visite d’État du président Lee Jae Myung à Abu Dhabi. On y parle d’échanges d’étudiants, de partenariats entre écoles et de formation des talents. Mais derrière ce jargon diplomatique se cache une ambition claire de Séoul : exporter le « K-Edu » au Moyen-Orient. Ce concept englobe tout le savoir-faire éducatif coréen, des programmes diplômants aux modèles d’enseignement en passant par les systèmes de gestion scolaire.

Les Émirats arabes unis ne cachent pas leur volonté de former une génération capable de tenir tête aux géants des industries de demain, et Choi Eun-ok l’a bien compris. L’objectif de la Corée du Sud est de transformer ces accords bilatéraux en résultats tangibles, en partageant leur expérience des politiques éducatives tournées vers les nouvelles technologies. C’est une diplomatie de l’algorithme et de la pédagogie.

Pourtant, la véritable révolution de l’IA dans l’éducation ne se joue pas uniquement dans les accords entre ministères. Elle prend forme de manière bien plus concrète, presque artisanale, directement sur les campus. De l’autre côté du globe, au College of Saint Benedict (CSB), on a déjà mis les mains dans le cambouis. L’informatique et la santé y fusionnent pour redéfinir la formation médicale, et le projet qui y voit le jour cet été illustre parfaitement comment l’IA peut descendre de son piédestal théorique pour s’ancrer dans le réel.

Ava Packer et Emily Berndt, deux étudiantes qui s’apprêtent à entrer en troisième année, développent actuellement une plateforme web sous la houlette de Jodi Berndt, professeure associée en soins infirmiers, et de Peter Ohmann, professeur associé en informatique. Leur idée est brillante de pragmatisme : créer des personas gérés par l’IA avec lesquels les étudiants infirmiers pourront s’entraîner à converser. Le système simule des interactions avec des médecins, des patients ou des proches, puis évalue les compétences de communication et le niveau d’empathie de l’étudiant. Ava Packer, qui jongle entre une double majeure en informatique et en art, y voit un investissement sur l’avenir. Savoir que son code servira à des milliers d’autres étudiants pendant des années donne une tout autre dimension à son travail estival.

Ce n’est d’ailleurs pas le coup d’essai pour le duo de professeurs Berndt et Ohmann, qui en sont à leur troisième collaboration. En 2020, ils avaient déjà fait plancher des étudiants en informatique sur « Maestro », un système de scan de codes-barres calqué sur ceux utilisés dans les hôpitaux pour l’administration des médicaments — un outil toujours incontournable dans le cursus actuel. En 2023, ils récidivaient avec un programme de simulation virtuelle.

L’impulsion pour ce nouveau projet basé sur l’IA est venue d’une frustration du terrain. Jodi Berndt n’est pas qu’une théoricienne ; diplômée du CSB en 1998, elle exerce comme infirmière diplômée d’État et navigue dans les services de réanimation de l’hôpital de St. Cloud depuis vingt-cinq ans. Elle sait pertinemment que les étudiants infirmiers, n’étant pas encore licenciés, n’ont pas le droit de recevoir des directives médicales directes de la part des médecins lors de leurs stages. Les professeurs, de leur côté, ne peuvent pas avoir les yeux partout pour corriger chaque interaction entre un étudiant et une famille angoissée. Face à la méfiance généralisée envers l’IA dans le milieu de l’enseignement infirmier, elle a pris le contre-pied : pourquoi ne pas s’en servir comme d’un simulateur de relations humaines ?

Techniquement, le défi est de taille. Sous la supervision d’Ohmann, Ava et Emily traduisent les 25 ans d’expérience clinique de Jodi en lignes de code et en prompts hyper spécifiques. La plateforme ne se contente pas de générer du texte au hasard. Les personas auront des tempéraments définis et des niveaux de compréhension médicale variables, reflétant l’hétérogénéité vertigineuse que les infirmières rencontrent dans la vraie vie. Emily Berndt — dont le profil atypique combine l’informatique, les sciences politiques et une mineure en psychologie — explique que l’interface permettra de sélectionner un service, par exemple la chirurgie, puis de choisir un scénario précis parmi une liste de patients et de praticiens. L’utilisateur aura accès à toutes les données démographiques et contextuelles avant de se lancer, que ce soit pour faire un rapport à un médecin, obtenir le consentement d’une famille ou trier des patients en consultation externe.

L’outil devrait faire son apparition dans les salles de classe dès la rentrée de cet automne. Pour Emily, qui envisage sérieusement une carrière dans le développement de logiciels de santé, l’opportunité est en or. La demande pour ce type d’outils ne va faire qu’exploser.

Au fond, qu’il s’agisse des poignées de main diplomatiques au Lotte Hotel ou des lignes de code tapées par deux étudiantes dans le Minnesota, le constat reste le même. L’éducation est en train de muter, et l’intelligence artificielle n’est plus seulement un sujet d’étude : c’est devenu l’outil par lequel on apprend à faire notre métier, parfois même à être un peu plus humain.